Retour au sommaire Bilan 1999
L'Europe de l'aéronautique et de la défense en ordre de bataille
Airbus a ravi à Boeing son leadership commercial en 1999
La consolidation s'accélère dans les télécommunications
Air France et Delta font cause commune
XVIII
vendredi 7 et samedi 8 janvier 2000
LES
ECHOS DE 1999 : ENTREPRISES

L'Europe de l'aéronautique et de la défense en ordre de bataille
Pour BAE Systems, EADS et
Thomson-CSF, l'exploration
de partenariats transatlantiques attend encore
la mise au point d'un
cadre réglementaire adapté.
Réclamée
en décembre 1997 par les gouvernements européens
pour
que leurs industries aient quelque chance
de tenir tête aux américains Boeing ou Lockheed
Martin,
la réorganisation du paysage s'est emballée
durant l'année. 1999 a été marqué par deux méga-rapprochements,
qui
organisent pour longtemps l'Europe des industries
de défense et de l'aéronautique.
Le
ton a été
donné dès janvier avec l'annonce de la reprise
de GEC Marconi par British Aerospace
(désormais
BAE Systems), à laquelle a répondu la fusion entre
l'allemand Dasa (éconduit fin
1998 par l'anglais)
et Aerospatiale Matra (dont le propre mariage avait
été finalisé au début
de l'été). Le pôle britannique
réunit un constructeur de plates-formes et un électronicien
de
défense, en une intégration verticale militaire
à 80 %, pour constituer un pôle de plus de 21
milliards
d'euros de chiffre d'affaires. Le pôle franco-allemand,
élargi au mois de novembre
à l'espagnol Casa, rassemble
des constructeurs de plates-formes au sein d'un
ensemble de taille
équivalente, mais principalement
civil puisqu'il constitue notamment une intégration
de facto
de 80 % des actifs du consortium Airbus.
Cinq
mastodontes
Faute d'avoir été réorganisée
par
fusion au sommet de tous les grands champions nationaux
européens (selon le schéma dit EADC)
du fait, en
particulier, de l'initiative anglo-anglaise, l'offre
européenne d'équipements de
défense s'articule
désormais autour de deux grands groupes aéronautiques
(BAE Systems et EADS)
et de trois acteurs de l'électronique
(BAE Systems, EADS et Thomson-CSF). Pour parfaire
la réorganisation,
il reste donc à tous les autres
acteurs à se positionner par rapport à ces mastodontes.
C'est
déjà
fait la plupart du temps, en particulier à travers
les différentes sociétés par métiers
qui réunissent
EADS et BAE Systems, à parité en général. Ainsi,
dans les missiles, l'offre européenne
est largement
fédérée à travers le nouveau Matra BAe Dynamics,
qui arrive presque à la hauteur
de Raytheon et
qui regroupe, d'une part, Lagardère (qui a apporté
Aerospatiale Missiles et LFK,
la structure de Dasa
dans ce secteur), d'autre part, BAE Systems, enrichi
par les missiles d'AMS
(l'ancien joint-venture
Alenia-GEC Marconi). L'équilibre penchera nettement
du côté franco-allemand
dans les satellites, au
sein d'Astrium (ex-Matra Marconi Space) où le tandem
BAE Systems-Lagardère
s'élargit à Alenia et surtout
à Dasa.
Dans les avions commerciaux, la situation
s'est nettement
éclaircie. Au-dessous de 100 sièges,
le seul acteur de poids, le franco-italien ATR,
devrait
être apporté à Embraer à l'occasion de
la prise de participation de 20 % dans l'avionneur
brésilien
par le « team France » (Dassault-Aviation,
Aerospatiale Matra, Thomson-CSF et Snecma). Au-dessus
de
100 sièges et dans le monde Airbus, la transformation
souhaitée du GIE en société intégrée
de plein exercice
est potentiellement achevée à 80 %. BAE Systems
est en train de négocier chèrement
la place de
sa contribution au sein de la future société, la
construction des ailes de tous
les avions européens,
notamment celle des futurs A3XX.
Clarifier les
règles du jeu
Ce
dossier est un peu l'otage
des avions de combat, un métier sensible en Europe
du fait de la
cohabitation du Rafale et de l'Eurofighter.
EADS affirme pouvoir s'arranger de son contrôle
de
45,76 % sur l'avion français et de 43 % sur l'avion
européen. Finmeccanica, maison mère d'Alenia,
en
voie de privatisation, frappe à la porte d'Airbus
mais, en même temps, joue un rôle d'arbitre
potentiel
au sein du club Eurofighter, ainsi que sur certains
métiers de l'électronique de défense.
Bien qu'uni
à BAE Systems, Finmeccanica est tenté de marier
ses métiers électroniques avec ceux
de Thomson-CSF.
Le
poids de l'Etat actionnaire au sein des grands
groupes de défense a diminué
en 1999. Il ne pèsera
plus que 15 % d'EADS (contre 48 % dans Aerospatiale
Matra) et il a organisé
la montée en puissance
d'Alcatel dans Thomson-CSF. Plutôt que de se retrouver
face à un monopole
aéronautique ou électronique,
le gouvernement encourage à présent la création
de partenariats
transatlantiques équilibrés, liant
chacun de ses champions industriels à un groupe
américain.
Il s'agit toutefois au préalable de
clarifier les règles du jeu transatlantiques, notamment
en
matière de sécurité d'approvisionnements et d'exportations.
Un vaste chantier qui n'est même
pas complètement
réglé entre Européens eux-mêmes.
JEAN-PIERRE
NEU

Airbus a ravi à Boeing son leadership commercial en 1999
Lors des douze derniers mois, le
GIE européen a
dominé le marché mondial des ventes d'avions de
plus de 100 places. Vexé comme
jamais, Boeing a
« bourré » ses carnets de commandes pour atténuer
le choc, et n'a pas manqué
de dénigrer ce succès.
Trente
ans après le premier vol de l'Airbus A300, le consortium
européen
vient de remporter l'un de ses plus beaux
succès : vendre davantage d'avions civils, en une
année,
que son rival Boeing, avec au minimum 420 appareils
placés en 1999, contre 386 pour le
géant de Seattle.
Ce dernier a eu beau minimiser l'impact en « bourrant
» ses carnets de commandes
en fin d'année avec
des contrats qui semblent, pour certains, douteux
- une bonne part des clients
des 163 appareils
placés en décembre sont restés anonymes, et auront
toute latitude pour revenir
discrètement sur leurs
engagements courant 2000 -, la victoire du GIE
quadrinational est sans
bavure. Plus important
encore, le carnet de commandes d'Airbus - c'est-à-dire
le nombre d'appareils
qui reste à fabriquer lors
des prochaines années - dépasse maintenant depuis
quelques mois celui
de l'américain. Qui aurait
prédit une telle évolution lors de la fusion Boeing-McDonnell
Douglas,
annoncée comme un défi insurmontable pour
Airbus ?
Quoi qu'il en soit, Boeing a bien montré
qu'il
n'était guère préparé à l'idée de se faire ainsi
détrôner : il a multiplié les arguments
pour dénigrer
la performance commerciale de son challenger. Exemples
de ses diatribes : «
1999 a été la dernière
année d'un cycle total de cinq ans, pendant lequel
nous avons raflé davantage
de contrats ». « Les
ventes de l'année ont favorisé les remplacements
d'avions âgés ne respectant
plus les normes de
bruit, marché dont Boeing a déjà capté l'essentiel
voici deux ans ». « Airbus
a peut-être connu des
succès l'an dernier, mais la toile de fond était
un marché total en baisse
de 40 % par rapport à
l'année précédente ». « Plutôt que les commandes,
mieux vaut regarder
les livraisons : en 1999, Boeing
a livré à ses clients un nombre de 737 supérieur
à toute la
gamme d'avions produite par Airbus ».
La
compétition plus équilibrée
Le
groupe américain
n'a pas pu, cette année, engranger des contrats
d'exclusivité sur 20 ans comme
ceux décrochés précédemment
chez Delta, Continental et American. Du coup, la
compétition avec
Airbus est plus équilibrée, les
compagnies tenant souvent à procéder à un panachage
de leur
flotte, pour ne pas dépendre trop d'un
seul constructeur. Le GIE a, en un an, emporté
plusieurs
succès en terre américaine, porté par
son concept de famille de la gamme A320 (Northwest
Airlines
America West, Frontier Airlines, JetBlue).
Il a aussi profité de la forte reprise des achats
par
les loueurs d'avions (ILFC, Sale, CIT Group, GATX-Flightlase),
et a remporté des victoires
chez plusieurs compagnies
jusque-là réservées à Boeing-McDonnell (SAS, Aerolineas
Argentinas,
LanChile).
Au-delà de ses performances,
qui assurent près de quatre ans de production élevée
à
Toulouse et Hambourg, le principal chantier qui
s'ouvrira bientôt sera celui de la transformation
juridique
du GIE en société de plein exercice. La société
intégrée Airbus, qui donnera lieu
à une remise
à plat comptable de tout le « système Airbus »,
jusqu'à présent très opaque, sera
l'une des
« filiales majeures » au sein du nouveau
groupe franco-germano-espagnol
EADS, comme l'a
promis Philippe Camus, le patron d'Aerospatiale
Matra.
DENIS FAINSILBER

La consolidation s'accélère dans les télécommunications
En 1999, les opérations de croissance
externe se
sont multipliées dans les télécommunications, dans
les mobiles, le fixe et l'Internet.
En Europe,
en Asie comme en Amérique, l'heure est aux mégafusions.
En
1999, télécommunications
a rimé avec fusion. Aux
quatre coins de la planète, dans le mobile, comme
dans le fixe, ou l'Internet,
l'heure est à la consolidation.
Les opérateurs historiques qui perdent des parts
de marché chez
eux cherchent à l'étranger de nouveaux
relais de croissance. Pour partir sur de bonnes
bases,
la meilleure solution est souvent d'acheter.
Deutsche Telekom a ainsi mis la main sur l'opérateur
britannique
de téléphonie mobile One 2 One (10,3 milliards
d'euros), France Télécom sur le câblo-opérateur
britannique
NTL (5,5 milliards d'euros) et KPN a raflé au français
l'allemand E-Plus (près de
20 milliards d'euros).
Les
nouveaux acteurs du monde des télécommunications
ne sont pas en
reste. Qu'ils soient européens ou
américains, tous se servent de leurs actions comme
d'une monnaie
d'échange pour procéder à des acquisitions
colossales. Et quand les actions ne sont pas suffisantes,
il
se trouve toujours un banquier pour prêter. On
a ainsi vu le modeste Olivetti - alors à la
tête
du numéro deux de la téléphonie mobile et fixe
en Italie - lancer une OPA sur Telecom Italia,
l'ancien
monopole (30,8 milliards d'euros). Porté par le
succès du mobile, l'allemand Mannesmann
a lui aussi
multiplié les opérations de croissance externe
en rachetant coup sur coup les italiens
Omnitel
et Infostrada (7,6 milliards d'euros) ainsi que
le britannique Orange (30,8 milliards
d'euros).
Une telle boulimie a fini par énerver l'américano-britannique
né de la fusion de Vodafone
et d'AirTouch (une
opération à 55,6 milliards d'euros). Comme riposte,
ce dernier n'a trouvé
qu'une parade... A la veille
de Noël 1999, il formalisait à son tour une OPA
sur Mannesmann
(autour de 130 milliards d'euros).
WorldCom,
le maître de toutes les OPA (le groupe est devenu
un
géant en procédant à une cinquantaine de rachats
en une dizaine d'années), a, lui, lancé
ses griffes
sur Sprint (numéro deux de la téléphonie longue
distance aux Etats-Unis, pour 122
milliards d'euros),
quelques mois seulement après avoir fini de digérer
MCI (le numéro deux).
Le groupe sera ainsi bien
armé pour affronter la concurrence sur un marché
américain qui a poursuivi
sa consolidation en 1999.
ATT a mis plus d'une centaine de milliards de dollars
sur la table
pour devenir le géant du câble, les
Baby Bells ont continué de se marier (elles étaient
sept
en 1996, il n'en restera bientôt plus que
trois). Enfin, il ne faut pas oublier le Japon,
qui,
lui aussi, a vu naître en 1999 un géant issu
de l'union de trois opérateurs (KDD, IDO, DDI).
Quels
que
soient les zones géographiques ou les segments
de marché, la logique est partout la même.
Après
un siècle de monopole, le monde des télécommunications
se libéralise. Les opportunités
sont nombreuses.
Mais la fin des chasses gardées n'explique pas
tout. Elle va de pair avec une
révolution technologique
qui fait naître de nouveaux besoins (Internet,
mobiles). Les places
sont à prendre maintenant.
Il faut donc aller vite et racheter, sous peine
d'être mangé. Car
les plus « gros » profitent non
seulement d'économies d'échelle et de synergies...
mais ils
ont, en plus, des cours de Bourse qui
flambent, et leur permettent de financer de nouvelles
acquisitions.
DAVID
BARROUX

Air France et Delta font cause commune
Porte d'entrée.
Juin 1999. Après plusieurs mois
de
« tests comparatifs » entre ses deux partenaires,
Delta et Continental, Air France a choisi
de se
marier avec le premier. Les deux groupes se jettent
ainsi à leur tour, avec ce nouvel
« axe structurant
», dans la course aux alliances mondiales, lancée
avec la création de Star
en 1997. Les deux fiancés
ont tout pour se plaire : Delta, mis à part l'Europe,
est encore assez
peu présent sur l'international,
mais est numéro un aux Etats-Unis en nombre de
passagers transportés.
Air France, dopé par le
développement rapide de Roissy, est à la recherche
d'une belle « porte
d'entrée » américaine. En quelque
temps, il peut multiplier par dix (90 au lieu de
9) le nombre
de villes proposées aux Etats-Unis,
via les correspondances sur les vols de Delta.
Si la paire
franco-américaine a vite gagné des
parts de marché sur l'Atlantique nord, elle a en
revanche
plus de mal à attirer de nouveaux membres
dans sa prochaine « alliance globale », qui se
cherche
encore un nom.

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