Retour au sommaire Bilan 1999
Microsoft, la victime expiatoire du dispositif antitrust américain
Energie : les ratés de la libéralisation
La concurrence franchit un nouveau palier dans le téléphone en France
Frénésie d'achats des postes européennes
UN SIÈCLE DE LIBÉRALISATION DES TÉLÉCOMS
Microsoft, la victime expiatoire du dispositif antitrust américain
INFORMATIQUE
Microsoft a, sur le plan judiciaire,
passé une bien mauvaise année. Son procès
antitrust
a
penché du côté des plaignants, et l'année 2000
sera celle des sanctions, qui
n'excluent pas un
démantèlement de l'empire de Bill Gates ou la mise
aux enchères de Windows.
DE NOTRE CORRESPONDANT
À
SAN
FRANCISCO.
Après la Standard Oil au début
du siècle, ATT dans les années 70 et IBM dans les
années
80, la justice américaine a trouvé sa nouvelle
victime expiatoire à sacrifier sur l'autel
de la
concurrence. Entamé en octobre 1998, le procès
du numéro un mondial du logiciel, Microsoft,
véritable
icône de la domination américaine dans les technologies
de l'information, a connu
son paroxysme à la fin
de l'année 1999. Si le juge fédéral Thomas Penfield
Jackson qui instruit
l'affaire n'a pas encore rendu
son verdict, personne, y compris chez l'éditeur,
ne doute plus
du côté où penchera le plateau de
la balance.
En publiant en novembre ses attendus
(« findings
of facts ») dans un rapport de plus
de 200 pages, il a clairement indiqué que Microsoft
avait
abusé de sa position dans les logiciels pour
PC et porté ainsi atteinte au consommateur. Dans
la
foulée, il a nommé un médiateur, le juge fédéral
Richard Posner, l'un des meilleurs spécialistes
des
questions antitrust aux Etats-Unis, pour tenter
de trouver un accord à l'amiable.
Dès
le début
des audiences, il y a quatorze mois, tous les observateurs
ont été frappés par la rigidité
de la défense opposée
par Microsoft au ministère américain de la Justice
(DOJ) et aux 19 Etats
l'accusant d'abuser de sa
position dominante dans la micro-informatique pour
« exporter » cette
position de force sur les nouveaux
marchés de l'Internet. Jusqu'au bout, l'éditeur
a nié en
bloc, en dépit de témoignages accablants
des principaux acteurs de l'industrie (IBM, Compaq,
Dell,
Netscape et America Online, notamment).
La défense
de la firme de Bill Gates est pourtant
compréhensible
: admettre - même de façon implicite - une position
monopolistique de fait dans
les systèmes d'exploitation
pour PC ouvrait une voie royale à tous ceux qui,
depuis vingt ans,
ont à se plaindre soit d'avoir
été écartés de ce marché par Microsoft, soit, en
tant qu'utilisateurs,
du manque d'alternatives
à Windows. Autant de procès civils en vue, pouvant
déboucher - à chaque
fois - sur des dommages et
intérêts de plusieurs milliards de dollars.
Négocier
ou jouer
la montre
De fait,
depuis la publication des « findings of facts »,
7
plaintes de ce genre ont déjà été déposées.
Ayant perdu sur ce plan-là, l'éditeur,
qui ne veut
envisager ni son éclatement, sur le modèle d'ATT
en 1984, ni la mise aux enchères
de Windows pourrait
maintenant être tenté de « jouer la montre ».
C'est
pourquoi
les observateurs anticipent un long processus
d'appels qui pourrait - jusqu'à une décision de
la
Cour suprême - faire gagner deux ans à l'accusé.
Sans parler de l'élection présidentielle
américaine
qui, si elle voyait la victoire dans un an d'un
candidat républicain - dont le parti
a toujours
été sensible aux succès commerciaux de Microsoft
- pourrait aboutir à la nomination
d'un nouveau
ministre de la Justice - et donc d'un patron de
la division antitrust - moins intransigeant.
Une
voie risquée, car plusieurs juristes ont récemment
estimé que les positions du tribunal
fédéral lui
étaient déjà suffisamment défavorables pour donner
une substance aux plaintes civiles,
qui n'auraient
même plus à démontrer que Microsoft abuse de sa
position dominante. Dès lors,
n'importe quel cabinet
d'avocats d'affaires aux Etats-Unis peut se sentir
de taille à attaquer
le géant sur ces bases. Un
autre cauchemar en vue.
Finalement, l'enjeu
d'une tractation en
coulisse pourrait se résumer
à un simple marchandage : Microsoft céderait au
DOJ sur certaines
de ses revendications essentielles
(une forme d'ouverture à la concurrence de Windows,
par exemple)
en échange d'une décision de justice
qui fermerait, juridiquement, la porte aux procès
civils
et à leur florilège de dommages et intérêts.
L'essentiel,
pour Microsoft, est d'avoir les
mains libres pour
investir à sa guise sur les nouveaux marchés liés
à Internet. Toutefois, quoi
qu'il arrive, les concurrents
de l'éditeur, et même certains de ses clients,
notamment les fabricants
de PC, ont déjà pris acte
qu'une ère était révolue, celle d'une micro-informatique
monolithique,
où un seul système d'exploitation
pouvait dicter sa loi. Et ils agissent en conséquence.
MICHEL
KTITAREFF

Energie : les ratés de la libéralisation
La France a pris un an de retard dans la transposition
de
la directive européenne sur l'électricité. La loi
mettant fin au monopole d'EDF ne sera pas
adoptée
avant la mi-février 2000.
Démarrage laborieux
pour la libéralisation du secteur de
l'énergie
en France. En 1996, Paris s'était engagé, comme
tous les Etats européens, à ouvrir
son marché de
l'électricité à la concurrence avant le 19 février
1999. Objectif : créer une
véritable Europe de
l'énergie. Mais alors que les autres pays, excepté
le Luxembourg, se sont
mis en règle, la France
a traîné. Dans l'idée de protéger EDF, de ne pas
bousculer ses salariés,
d'éviter un conflit avec
les communistes et la CGT, qui détient là l'un
de ses derniers bastions,
les gouvernements successifs
ont freiné le dossier et cherché à limiter l'ouverture
du marché.
Résultat : Paris a pris un an de retard,
et le texte en gestation limite la libéralisation
au
minimum requis par la directive. De quoi susciter
la colère de Bruxelles. Fin novembre, la Commission
a
lancé une procédure d'infraction qui pourrait conduire
la France devant la Cour européenne
de justice
pour non-respect de la législation communautaire.
Malgré
ces ratés, le marché
français de l'électricité
s'est entrouvert, quelques dispositions de la directive
s'appliquant
d'emblée. Près de 200 sites industriels
sont ainsi devenus libres de faire jouer la concurrence.
En
pratique, toutefois, moins d'une dizaine d'entre
eux ont suivi l'exemple du papetier Svenska
Cellulosa
et lâché EDF pour l'un de ses rivaux. Mais tous
en ont profité pour renégocier avec
l'entreprise
publique. Et, bien décidée à ne pas laisser partir
ses grands clients, celle-ci
baisse nettement ses
tarifs.
Un ensemble Framatome-Siemens
Partout
en
Europe, la dérégulation a entraîné une spectaculaire
guerre des prix. Alors que la France
était jusqu'alors
l'un des pays proposant le kilowattheure le moins
cher, « on peut désormais
en trouver dans des
Etats limitrophes avec des décotes supérieures
à 30 % par rapport au tarif
français antérieur
», témoigne Laurent Chabannes, de Pechiney.
Conséquence logique de
cette nouvelle donne : une
recomposition accélérée de l'industrie électrique.
Dans un marché
en voie d'européanisation, les compagnies
peuvent difficilement se cantonner à une région,
un
Etat. Et la baisse des prix les pousse à se
regrouper pour réaliser des économies.
En septembre,
l'Allemand
Viag a lancé le mouvement, en annonçant l'acquisition
de son compatriote Veba pour
13 milliards d'euros.
Viag détrônerait ainsi RWE sur le marché allemand.
Mais RWE a riposté
en décidant de fusionner avec
un autre allemand, VEW. EDF, de son côté, a mis
la main sur le
britannique London Electricity et
réussi à devenir l'actionnaire de référence de
l'allemand
EnBW. Tractebel (groupe Suez Lyonnaise
des Eaux) a investi aux Pays-Bas. Et d'autres opérations
suivront,
notamment en Italie, où le gouvernement a cédé
en Bourse un tiers du capital d'Enel,
l'équivalent
d'EDF.
Restructurations aussi en amont de la
filière. Dans le nucléaire, le
gouvernement a enfin
débloqué le dossier Framatome, en permettant à
Alcatel de sortir du capital,
en faisant de Cogema
son actionnaire de référence (34 %) et en organisant
un rapprochement avec
Siemens. Le nouvel ensemble
se situera au premier rang mondial du nucléaire,
secteur dont l'avenir
reste très incertain.
La
prochaine étape de la libéralisation devrait concerner
le gaz. Là
encore, les Etats européens se sont
mis d'accord il y a plusieurs années pour mettre
fin aux
monopoles avant août 2000. En France, un
projet de loi est en préparation, et le gouvernement
envisage
d'ouvrir à cette occasion le capital de GDF. Surtout,
il espère cette fois-ci transposer
le texte européen
dans les temps.
DENIS COSNARD

La concurrence franchit un nouveau palier dans le téléphone en France
France Télécom a perdu
20 % de part de marché sur
la longue distance et une concurrence plus rude
se profile sur le
segment local.
La concurrence
s'est faite plus rude en 1999 pour France Télécom.
La guerre
des prix est montée d'un cran avec l'arrivée
sur le marché de l'opérateur Tele2. Ce dernier
a
cassé les tarifs au printemps et entraîné dans
son sillage tous ses homologues, forçant ainsi
France
Télécom à réagir pour ne pas voir s'enfuir ses
clients. Malgré ses efforts en termes
de politique
commerciale et de développement des options tarifaires,
l'opérateur historique,
qui n'avait perdu que quelques
points de part de marché sur le segment des appels
longue distance
en 1998, voit l'année 1999 s'achever
sur un bilan beaucoup moins rose : en deux ans
de concurrence,
les nouveaux entrants ont pris
20 % du marché des appels interurbains et internationaux.
Mais
le climat s'est également durci sur le terrain
juridique. Mois après mois, les concurrents ont
multiplié
les plaintes visant France Télécom devant le Conseil
de la concurrence et l'Autorité
de régulation des
télécommunications.
Même s'ils n'ont pas obtenu
gain de cause à chaque
fois, les adversaires de
l'opérateur historique ont marqué les esprits et...
des points auprès
des pouvoirs publics. Jusqu'à
l'automne, ces derniers étaient totalement opposés
à une évolution
du cadre réglementaire, susceptible
de déboucher sur un développement encore plus marqué
de
la concurrence.
Mais le lobbying des concurrents,
la nouvelle attitude de la Commission européenne
et
la nécessité de lancer la France dans l'ère de
l'Internet à haut débit ont poussé le gouvernement
français
à changer de discours. Depuis décembre, la France
est désormais favorable au « dégroupage
». Derrière
ce terme technique se cache une réalité inquiétante
pour France Télécom. En clair,
le gouvernement,
qui reste l'actionnaire majoritaire de France Télécom,
pousse désormais l'opérateur
à sous-louer les derniers
mètres de son réseau à ses concurrents. Ces derniers
n'auront pas
besoin de recreuser des tranchées
pour relier directement les abonnés. Ils pourront
utiliser
l'infrastructure en fil de cuivre de France
Télécom, dont ils cofinanceront la modernisation.
La
France en profitera peut-être pour devenir une
championne de l'Internet à haute vitesse,
mais
France Télécom, qui depuis deux ans subventionne
la guerre des prix dans le longue distance
et le
mobile grâce à ses marges sur les télécommunications
locales, devra trouver une parade
dans les années
à venir.
Le dégroupage mettra encore au moins
un an à se matérialiser mais,
de toute manière,
la concurrence sur le local franchira une nouvelle
étape à l'automne prochain
avec l'arrivée en France
des opérateurs de boucles locales radio. En passant
par les airs, 4
nouveaux opérateurs viendront ainsi
concurrencer France Télécom sur le local.
DAVID
BARROUX

Frénésie d'achats des postes européennes
Deutsche Post en tête.
En 1998, les postes européennes
avaient
commencé à faire leurs emplettes sur leur continent.
L'an dernier, elles ont été saisies
par une véritable
fièvre d'acquisitions. La plus boulimique a été
de loin la poste allemande,
qui après avoir déjà
mis dans son escarcelle 25 % de DHL, 50 % du britannique
Securicor et Danzas,
a l'an dernier racheté coup
sur coup le néerlandais Nedlloyd Transport, le
scandinave ASG, l'italien
MIT ainsi que l'américain
Air Express. La poste néerlandaise n'a pas été
en reste. Après Jet
Service, elle vient de mettre
la main sur l'italien Technologistica. Quant à
la poste française,
elle affirme de grandes ambitions
à l'international. Mais faute de moyens suffisants,
elle n'a
pas encore pu nouer la grande alliance
avec un intégrateur mondial dont elle rêve. Pour
le moment,
elle continue de négocier sa montée
en puissance dans le réseau monocolis allemand
DPD. Les
opérations de croissance externe de l'établissement
public français pourraient s'accélérer en
ce début
d'année. Le rapprochement avec Geodis, détenu à
43,6 % par la SNCF, pourrait être annoncé
rapidement.

UN SIÈCLE DE LIBÉRALISATION DES TÉLÉCOMS
1885-1996.
Il aura fallu un peu plus d'un siècle
et
une décennie pour que le premier marché mondial
des télécommunications passe d'une situation
de
quasi-monopole à un état de libéralisation totale.
C'est en effet en 1885 que naissait American
Telegraph
and Telephone, filiale de la Bell Telephone Company,
avec pour vocation d'exploiter
et de développer
le marché naissant des télécommunications longue
distance. Tout au long de
son histoire, l'opérateur,
devenu par la suite ATT, arguait du fait que l'exploitation
du téléphone
était plus efficace si elle était
assurée par un monopole fournissant un service
universel.
Le système fonctionna jusqu'en 1982,
date à laquelle la justice américaine décidait
de mettre
un terme à cette situation. Ce fut chose
faite après dix-huit mois de bataille, qui se soldèrent
en
1984 par l'éclatement d'ATT en sept compagnies
régionales, les fameuses « Baby Bells ». Il
faudra
cependant attendre 1996 pour que le gouvernement
américain franchisse le dernier pas,
avec la signature
par Bill Clinton de la loi sur les télécommunications,
levant les dernières
barrières réglementaires à
la concurrence.

|